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Par Jean-Pierre Letartre, Président d’Entreprises & Cités, du Groupe IRD et du Réseau Alliances

Il y a quelque gageure à vouloir faire le tour de l’entreprise en 21 semaines. C’est que ce livre est un voyage qui raccourcit les distances et vise à nous faire gagner du temps. Il fait, en quelques pages, la synthèse de trente ans d’expérience, l’analyse de toutes les erreurs communément rencontrées[1] et l’intégration des grands enjeux d’aujourd’hui. C’est un livre d’action sans suspense. L’itinéraire est balisé, et s’il laisse une place à l’inspiration, il ferme la route à toute forme d’improvisation.

Arnaud Marion est à la fois un Passepartout et, comme Phileas Fogg dans son ballon, un maniaque du temps. Et, contrairement au héros de Jules Verne qui avait, « sans s’en douter », gagné un jour sur son itinéraire – et cela uniquement parce qu’il avait fait le tour de la planète en allant vers l’est et non vers l’ouest –, il sait, lui, qu’il faut choisir le bon sens pour gagner son pari de transformation en allant plus vite que la vitesse de détérioration de son modèle. Le monde contemporain est fait d’aléas, c’est pour cela que « l’imprévu ne doit pas exister ». Ce livre détaille méthodiquement les étapes à ne pas brûler pour effectuer un tour du monde complet de l’entreprise et rejoindre le bon port, plus solide à l’arrivée qu’au départ.

Derrière les recettes éprouvées du succès, Arnaud Marion nous livre aussi sa vision de l’entrepreneur, non pas manager des modes et des routines, mais personnage audacieux et créatif, qui se distingue par sa capacité d’initiative autant que par sa conscience aiguë des ruptures en cours. Pas facile pourtant, dans un même mouvement, dans un même temps, de gérer et de penser, de courir et de construire, de traiter et d’entraîner. Mais la méthode Marion est de découper les problèmes et de globaliser la solution. C’est ce qui en fait l’implacable efficacité et la cohérence du sens.

21 semaines. C’est aussi le temps qu’il nous a fallu avec Arnaud Marion pour dessiner les contours d’un outil inédit, destiné à investir dans la transformation des entreprises des Hauts-de-France. C’était juste avant la crise sanitaire, début 2020. On ne se connaissait pas. Une amie commune, Valérie Ohannessian, a eu l’idée de nous réunir pour donner vie à ce concept à la recherche de son ancrage territorial. Depuis, l’urgence et l’utilité du projet sont apparues, plus fortes que jamais. Le Fonds entrepreneurial territorial de transformation, FE2T est né. Il est aujourd’hui porté par des entrepreneurs engagés des Hauts-de-France, avec le soutien actif de la Région, quelques institutionnels, tous convaincus de la nécessité d’écrire de nouvelles feuilles de route : plus digitales, plus participatives, plus respectueuses de l’environnement, plus à l’écoute de la société et de ses attentes, plus exigeantes en termes de gouvernance, plus ancrées dans leur territoire, bref à la fois plus actuelles et plus durables.

Le fonds de « capital-transformation » FE2T apparaît ainsi comme une mise en abyme pratique de ce livre didactique, particulièrement adapté aux entreprises petites et moyennes prêtes à prendre un nouveau départ. Il associe l’investissement d’entrepreneurs engagés dans leur territoire à une feuille de route de transformation co-construite et mise en œuvre avec les spécialistes partenaires du fonds, sous l’égide d’Arnaud Marion. C’est l’originalité de la démarche : répondre à la solitude de l’entrepreneur qui, ayant les financements, n’a pas toujours les moyens de gérer et de transformer « en même temps ». Les souscripteurs du FE2T investissent ainsi plus que leur argent, ils donnent de leur temps, partagent leur expertise, ouvrent leurs meilleures pratiques. La création d’une telle chaîne de valeur est originale dans son ambition. Elle est incarnée par des entrepreneurs emblématiques, ayant misé autant sur leur propre transformation que sur celle des autres. Qu’il s’agisse de Barthélémy Guislain (Association Famille Mulliez) ou d’Octave Klaba (OVHcloud), leur engagement repose sur la compréhension aiguë qu’on ne réussit pas tout seul sur son territoire, qu’il faut lui rendre aussi ce qu’il a su donner, et que la transformation repose, d’abord, sur un processus de partage et une volonté d’apprendre, dans les deux sens du verbe. Nous sommes fiers de les accompagner dans ce qui sera, nous l’espérons, une expérience humaine et économique à la hauteur de notre histoire. Traumatisée par les guerres, marquée par les crises successives, notre région, « la plus industrialisée de France », a fait de ses failles des tremplins d’avenir, et de la transformation, un logiciel ouvert sur le monde, connecté au progrès et prêt à relever les défis des futures révolutions industrielles.

En économie, tout se perd si rien ne se transforme. C’est la leçon des crises, dont celle que nous vivons aujourd’hui. La transformation, c’est plus que l’innovation comprise comme une réalité augmentée de l’entreprise qui enrichit son modèle. C’est une rupture de la pensée, un « faire autrement », un nouveau paradigme dont la technologie est tout autant une cause qu’une conséquence et le capital, une facilitation. Mais dans ce processus bien connu de « destruction créatrice » décrit par Schumpeter, on oublie parfois de rappeler son acteur central, l’entrepreneur, ce « révolutionnaire de l’économie ». On devrait dire d’ailleurs « les » entrepreneurs, car le pionnier n’agit jamais seul. C’est l’arrivée groupée de ces héros, visionnaires actifs, qui nous promet l’entrée dans un nouveau cycle long d’expansion. C’est l’engagement solidaire des entrepreneurs d’un territoire qui permet d’envisager l’avenir de chacun et de tous, car il n’y a pas de succès individuel sans réussite collective.

Lille, le 11 mars 2021


[1] Voir Partout où je passe les mêmes erreurs, Eyrolles, 2020.

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