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Par Jean-Pierre Letartre, président d’Entreprises et cités

Sprint ou course de fond, aux Jeux olympiques, il faut choisir. Dans l’entreprise, c’est la même discipline. L’urgence de la transformation ne doit jamais faire oublier l’intérêt social à long terme : c’est l’intégration de cet enjeu social voire sociétal dans la transformation des entreprises et dans leurs projets de développement qui fait le succès d’une feuille de route cohérente, rationnelle et durable. Mais que signifie prendre en compte le long terme ? C’est se préoccuper autant de la santé financière, sans laquelle, faut-il le répéter, il n’y a pas d’entreprise possible, sans prise en compte des enjeux ESG, désormais indissociablement liés à toute production de biens ou de services, et in fine de création de richesse durable :  l’environnement (empreinte carbone, biodiversité…), le sociétal (droits humains, égalité hommes/femmes…) et la gouvernance. Avec ceci de particulier, concernant la « bonne gouvernance », qu’elle est à la fois une finalité et un outil de la transformation.

Les trois lettres magiques, ESG, se sont imposées dans la vie de l’entreprise. Depuis 2019, la loi PACTE a modifié le Code civil, qui dispose que la gestion doit non seulement être conforme à l’objet social de l’entreprise, mais encore « en prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité ». Avec l’ESG, l’entreprise doit jouer collectif. Elle doit revisiter un paradigme qui l’engage désormais dans un contrat à la fois économique et moral, avec l’ensemble de ses parties prenantes. C’est la fin de l’entreprise égoïste.

Cette fois, la loi et les marchés sont d’accord. Les plus gros gestionnaires d’actifs, tout comme les agences de notations, exigent désormais que les enjeux du climat, et plus généralement de l’ESG, relèvent de la responsabilité de tous les administrateurs et pas seulement de spécialistes. L’analyse des critères économiques, sociaux et de gouvernance est désormais la norme pour les investisseurs, qui ne se contentent plus d’examiner le couple risque/rendement, mais se montrent de plus en plus exigeants sur les critères extrafinanciers. La responsabilité des conseils d’administration est de s’assurer de la cohérence de la stratégie et de la performance globale de l’entreprise, lesquelles ne se conçoivent plus sans prendre en compte l’ensemble de leurs effets sur les parties prenantes internes et externes : emploi, ancrage territorial, fournisseurs, consommateurs, environnement… La gouvernance des sociétés a le devoir de trouver le point d’équilibre entre des objectifs parfois contradictoires, qui trouvent leur résolution dans une compréhension de l’intérêt social à long terme, sous le contrôle des actionnaires.

Dès 2016, l’homme d’affaires américain et président-directeur général de BlackRock, Larry Finck, explique que « sur le long terme, les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) – allant du changement climatique à la diversité en passant par l’efficacité du conseil – ont des impacts financiers réels et quantifiables ». Depuis, de nombreuses études ont montré que l’engagement sociétal et la performance financière allaient de pair, établissant des corrélations, à défaut de lien de cause à effet. Elles mettent en exergue les deux critères de motivation prioritaires en faveur des engagements ESG : les rendements de long terme et la diminution des risques. Tout dirigeant sait aujourd’hui qu’un investissement d’avenir, créateur de valeur, passe par deux axes incontournables : le digital et la définition d’une trajectoire ESG, adaptée à son activité.

Concrètement, cela signifie qu’une entreprise, qui se fixe une feuille de route de transformation et veut répondre à son marché, doit impérativement intégrer ces grands enjeux contemporains. Loin d’être seulement une contrainte, ceux-ci sont aussi un levier de création de valeur. Pour les investisseurs, c’est très clair, 2020 a marqué un tournant avec un record de volume d’émissions des obligations sociales, tandis que les obligations vertes continuent leur développement, notamment pour le financement des grandes infrastructures. Pour les clients aussi, ces grands enjeux sont essentiels, au point de guider leurs choix : un rapport du Sénat[1] souligne que 90 % des consommateurs attendent des entreprises qu’elles agissent de manière responsable et répondent aux enjeux sociaux et environnementaux ; 97 % se déclarent prêts à boycotter une entreprise ayant des pratiques sociales ou environnementales destructrices ; 63 % des consommateurs dans le monde déclarent préférer acheter des biens et des services à des entreprises qui défendent leurs valeurs et leurs convictions personnelles et rejeter les autres. Pour les salariés aussi, la quête de sens au travail est de plus en plus importante, particulièrement chez les plus jeunes (millennials).

La prise en compte des enjeux ESG, c’est ainsi la prise en compte d’une chaîne de solidarité à laquelle l’entreprise est partie. Il s’agit moins de l’expression d’une forme de générosité que d’un nouveau calcul d’utilité, qui relie l’économie au « bien-être ». Et le « bien-être » au « bien agir ». Être conscient de sa responsabilité vis-à-vis du monde et des générations futures, partager la valeur créée de manière plus équitable, dans les relations avec les fournisseurs comme entre les salariés et les actionnaires, contribuer à la création d’un écosystème territorial dynamique et attractif, voilà les attentes nouvelles et exigeantes vis-à-vis de l’entreprise.

Cela étant, il ne s’agit ni de viser une perfection morale hors de portée ni de s’enfermer dans une logique éthique déconnectée de la réalité de l’entreprise. La transformation ESG n’est pas un changement de plus, un ajout de communication ou un supplément d’âme que seuls ceux qui auraient réussi pourraient se permettre. Elle doit au contraire s’intégrer à la feuille de route, car elle est un levier de la transformation autant qu’une de ses finalités. Elle est autant pratique que morale. Elle constitue un guide opérationnel, qui va faciliter la prise de décision stratégique, celle de l’allocation des ressources, des choix de partenariats, des investissements, des localisations et des recrutements. C’est d’abord une trajectoire.

La crise de la Covid n’a pas altéré l’attrait de l’ESG, bien au contraire, elle a eu pour effet de renforcer la sensibilisation aux enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance, tant dans la vie quotidienne que dans le monde des entreprises. Les indices qui prennent en compte des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance dans leur composition ont bien mieux résisté à la chute des marchés. Le repli sanitaire a été un révélateur et un accélérateur du changement. Il a imposé une nouvelle relation au travail, une digitalisation à marche forcée, de nouvelles frontières entre l’essentiel et l’accessoire et la redécouverte des coopérations, du local et des liens sociaux dans l’entreprise. Il nous a cruellement rappelé notre vulnérabilité humaine et notre déraisonnable démesure à vouloir être comme maîtres et possesseurs de la nature. En ce sens, la Covid aura été une crise économique autant qu’un choc de conscience.

La crise aura popularisé les préoccupations liées à l’ESG. Celles-ci ne sont plus le luxe de quelques-uns, mais une nécessité pour tous, quels que soient la taille de l’entreprise et son secteur d’activité. Une nouvelle exigence apparaît avec cette démocratisation de l’ESG : l’accès à l’engagement. Les petites et moyennes entreprises, comme les grandes, doivent pouvoir aussi se mobiliser, à leur niveau. Elles ont des choses à dire et à faire sur leur territoire, fortes d’une proximité avec leurs parties prenantes qui leur donne à la fois une légitimité et une responsabilité très particulières. C’est le sens de l’initiative que nous avons conduite dans les Hauts-de-France avec la plateforme expérimentale Call & Care, portée par sept fondations, pour lutter contre le décrochage scolaire ou d’emploi, ou le fonds territorial FE2T, qui inscrit l’impact sur le territoire au cœur de sa stratégie de financement des PME et enfin l’action menée par le Réseau Alliance qui, depuis plus de vingt-cinq ans, mène des actions pour convaincre les acteurs d’aller vers une économie responsable. Au-delà de ces actions de soutien, il y a l’engagement propre à chaque entreprise, intimement lié à son modèle économique et social autant qu’à son ancrage territorial. Il faut l’aider à trouver, formuler, chiffrer et suivre ce qui devient consubstantiel à son activité. Au-delà de ces actions de soutien, il y a l’engagement propre à chaque entreprise, intimement lié à son modèle économique et social autant qu’à son ancrage territorial. Il faut l’aider à trouver, formuler, chiffrer et suivre ce qui devient consubstantiel à son activité. S’interroger sur sa mission n’est plus une option. C’est, pour toute entreprise, la condition d’une transformation réussie et durable.


[1] Rapport d’information n° 572 (2019-2020) de Mme Élisabeth Lamure et M. Jacques Le Nay, rédigé au nom de la délégation aux entreprises, déposé le 25 juin 2020.

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